Cas d'école

 

Langues mortes et langues vivantes  

 

Billet de Patricia Moisan  

 

Retour aux Archives d'octobre 2016

Retour aux Archives des Billets

Démontrer que « l’étude des langues mortes l’emporte en tous points sur celle des langues vivantes », voilà un bon sujet de réflexion pour débuter une rentrée studieusement gourmande. Des amphitryons du dix-neuvième siècle se sont penchés sur la question et leur verdict est sans appel : « en écartant toute métaphore, en revenant à l’acceptation pure et simple de ce mot si précieux en gourmandise, enfin, en considérant notre sujet en moraliste, il nous sera tout aussi facile de prouver que les langues de bœuf, de veau, de cochon, de mouton, de carpe, d’agneau, etc., l’emportent de beaucoup sur les nôtres. Qui peut ignorer tous les maux que la langue humaine a produits dans ce bas-monde ! Blasphèmes, imprécations, calomnies, mensonges, basses flatteries, injures, démentis, etc. ; tous ces outrages et beaucoup d’autres encore, sont les fruits de son intempérance. S’il faut en croire Planude, elle est la mère de tous les débats, la nourrice des procès, la source des divisions et des guerres ; elle est l’organe de l’erreur.

La langue d’un bœuf au contraire n’a que d’excellentes choses à nous apprendre : jamais monotone puisqu’on peut en varier de cent manières l’apprêt ; jamais importune puisqu’elle est muette ; jamais trop piquante entre les mains d’un artiste habile, elle a l’heureux don de plaire à tout le monde et elle est assez sage pour ne jamais se faire d’ennemis. Nous pouvons en dire autant de celles de veau et de mouton, si bonnes sur le gril, de celles de cochon qui avaient paru tellement importantes au dix-huitième siècle, qu’on avait institué des officiers en titre d’office, qui n’avaient pour d’autres fonctions que de s’assurer de l’état de leur santé et qui joignaient à leur titre de langueyeurs de porc, la qualité de conseillers du roi, de celles d’agneau si innocentes et si douces ; enfin de celles de carpes, tellement précieuses.

Aucune de ces langues n’a menti, aucune n’a ennuyé personne, aucune n’a d’offense à se reprocher ; et ce n’est pas d’elles que l’on peut dire qu’un coup de langue vaut un coup d’épée. Qui peut se plaindre de leur indiscrétion, de leur bavardage, de leurs faux rapports ? Personne. Nous avons donc eu raison de préférer les langues mortes aux langues vivantes ….. »

 

(Texte mis en page à partir d’extraits de « Langues mortes » Le gastronome français 1828)